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27/04/2011

Navette spatiale : de plus ou moins bons et loyaux services (1)

     espace, navette, columbia, challenger, spatial, Un demi-siècle après le premier vol spatial de Gagarine, le rideau va tomber bientôt sur une autre épopée : celle du Shuttle américain. Cette navette, comme son nom l'indique, avait pour mission d'être le tramway ou le camion de l'espace, avec des allers-retours réguliers entre le sol et l'orbite terrestre. L'avant-dernier vol de l'avion spatial Endeavour est programmé pour vendredi 29 avril. L'ultime lancement d'Alantis devrait avoir lieu le 28 juin prochain.

Ce projet est fomenté à la NASA à la fin des années 60, alors que les « Allemands » – surnom quelque peu dédaigneux donné par les Américains aux ingénieurs de Wernher von Braun – règnent en maîtres sur l'astronautique des Etats-Unis. L'ancien maître de Peenemünde, qui a construit les missiles balistiques V1 et V2 pour bombarder la Grande-Bretagne durant la Seconde Guerre mondiale, a placé sur orbite le premier satellite made in USA en 1958, puis offert la Lune aux Américains avec la promenade des astronautes d'Apollo-XI le 20 juillet 1969.

Le terme « fomenté » n'est pas de trop. L'agence spatiale américaine veut construirenavette, spatial, nasa, challenger, discovery, columbia, palapa b2, astronautes un véhicule spatial 100 % born in the USA. Von Braun est placé systématiquement en dehors de ce programme, dont l'objectif est d'asseoir la primauté américaine dans l'espace face à l'Union soviétique. D'où un concept révolutionnaire à l'époque : laisser tomber les fusées, gourmandes, lourdes, onéreuses et perdues, pour un véhicule spatial entièrement réutilisable. Il doit assurer l'accès permanent à l'orbite basse – environ 350 km d'altitude –, transporter des satellites, « monter » des hommes pour travailler dans le vide, préparer l'exploration des autres planètes du système solaire. Bref, dessiner les étapes « durables » de la conquête spatiale selon la vision de la première puissance mondiale.

Le grand bond en avant

Le Shuttle est un engin fascinant. Un gros avion à aile delta – l'orbiter – est fixé à la verticale sur un réservoir externe, lui-même flanqué de deux fusées d'appoint à poudre – les boosters. Avec les trois moteurs SSME de la navette, cet ensemble propulsif lui procure l'accélération suffisante pour les deux premières minutes de vol. L'engin atteint l'orbite terrestre six minutes plus tard, effectue sa mission avec ses astronautes et sa charge utile – environ 24 tonnes – durant deux semaines maximum, puis rentre dans el'atmosphère pour se poser sur une piste d'aviation au terme d'un vol plané impressionnant. Si le réservoir externe brûle dans l'atmosphère, les boosters sont récupérés par parachutes. Nettoyé, reconditionné, réapprovisionné, l'ensemble est préparé pour une autre mission avec un réservoir neuf. L'objectif est de lancer une navette chaque semaine. Ce qui implique un total de 350 sièges d'astronautes chaque année... donc le recrutement massif de pilotes, d'ingénieurs et de scientifiques pour les 400 vols prévus.

La décision de construire la navette est prise par le président américain Richard Nixon en 1972. Plusieurs impératifs l'y poussent : cette année-là ont lieu les deux derniers vols lunaires d'Apollo, le prestige de l'Amérique est en jeu face à l'URSS, la fin du programme de vols habités pousserait des centaines de milliers d'Américains au chômage... et Nixon hors de la Maison-Blanche. L'équation n'a donc qu'une solution possible. Pourtant, d'autres projets stimulants pourraient tout aussi bien convenir pour ce grand bond en avant : une base permanente sur la Lune, le premier voyage humain vers Mars, une incursion en direction des astéroïdes... L'espace semble tendre les bras aux humains, avec les Soviétiques qui exploitent les premières stations spatiales et les Américains qui regardent vers les planètes.

(à suivre)

 

12/04/2011

Gagarine : 50 ans et des poussières...

 « Poyekhali ! ». On est partis !

Du haut de son mètre presque soixante, sanglé dans la capsule sphérique surmontant la fusée R-7 (matricule Vostok 8K72K E103-16), le jeune pilote soviétique de 27 ans lance Gagarine, Vostok, R-7, Korolev, Lune, cosmonautece mot léger, populaire, dynamique. Youri Alexeïevitch Gagarine communique ainsi son enthousiasme aux centaines de personnes qui, sur le cosmodrome de Baïkonour, veillent sur ce premier voyage spatial humain encore secret. En ce 12 avril 1961, Serguei Pavlovitch Korolev, le père du puissant missile intercontinental devenu lanceur spatial géant, regarde l'image télévisée de son « fils spirituel », engoncé dans sa combinaison de vol orange. La grande aventure va commencer, avec tout ce qu'elle comporte de risques infinis...

Depuis 50 ans, l'histoire de ce premier vol cosmique humain (1) a été décrite et analysée. Des détails ont été révélés. Comme les cartes de visite de sa mère Anna Gagarina, offertes par le Parti communiste de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) et portant cette mention unique : « Mère du premier cosmonaute de l'Humanité ». Comme les circonstances de la mort du premier « pilote des étoiles », le 27 mars 1968, en raison d'une énorme erreur du contrôle aérien militaire russe.

Au-delà de l'exploit humain, technique et politique, l'anniversaire aujourd'hui de Vostok-1 nous renvoie une collection d'interrogations en pleine face.

Qu'avons-nous fait depuis ?

Tous les aspects de la mécanique spatiale ont été explorés, car leur maîtrise estGagarine, ISS, Korolev, Vostok, R-7, cosmonaute essentielle à l'affirmation de la place de l'homme sur orbite terrestre : vols à un, deux ou trois hommes puis femmes; vol en formation; rendez-vous orbital; sortie dans l'espace; vols de longue durée; travail dans le vide... Toutes ces techniques ont permis aux Soviétiques d'exploiter leurs premières stations orbitales, avant que les Américains se lancent vers la Lune et y fassent gambader douze hommes en trois ans. Dans le même temps, sondes interplanétaires et télescopes orbitaux ont permis de mener à bien la première reconnaissance presque complète du système solaire, tout en interrogeant les mystères de l'Univers.

Qu'en avons-nous retenu ?

L'une des grandes leçons de l'âge premier des vols spatiaux habités réside dans le passage de la compétititon à la coopération. Pour des motifs à la fois Gagarine, Vostok, cosmonaute, R-7, Korolev, Ariane, solaire, Soleil, Lunepolitiques et économiques, l'espace est devenu l'un des rares endroits "sur cette Terre" où les ambitions et les capacités ont accouché de systèmes satellitaires maintenant vitaux : télécommunications, météorologie, télédétection, étude des relations Terre-Soleil, géolocalisation... Le grand projet américain de station spatiale, Alpha devenue ISS (International Space Station), a fédéré les efforts technologiques et financiers d'une trentaine d'Etats. De même que le lanceur Ariane a procuré à l'Europe un moyen  efficace, indépendant et rentable d'accès à l'espace.

Gagarine, Vostok, Korolev, R-7, Ariane, Chinois, Lune, MarsL'autre grande leçon est l'élargissement de la communauté astronautique. Les Israéliens ont envoyé leurs propres satellites de reconnaissance, pour surveiller leurs voisins arabes. De leur côté, Brésiliens, Indiens et, surtout, Chinois se sont lancés sur la route de l'espace. Si les premiers veulent concurrencer l'Europe sur le marché des satellites, les deux autres lorgnent vers la Lune et Mars. Le programme chinois avance à grands pas, porté par l'immense trésor de guerre amassé par l'ancien Empire du Milieu, devenu "l'usine du monde". Pour Pékin, pas question de coopérer en quoi que ce soit avec les autres nations astronautiques. S'ils ont emprunté les vieilles techniques soviétiques, toujours robustes, les Chinois développement des véhicules pour bâtir une station spatiale d'ici à 10 ans, puis une base lunaire avant 2030.


 La troisième leçon débute par l'extraordinaire capacité humaine à investir un milieu qui, a priori, est d'une hostilité totale envers Homo sapiens. Vide, températGagarine, Vostok, R-7, Korolev, Ariane, Soleil, Mars, Terre, cosmonaute, espaceures extrêmes, vitesses élevées, rayonnements cosmiques, entre autres, constituent des barrières que l'homme n'était pas sûr de franchir. Elle se poursuit avec l'apprentissage à la dure du tribut à payer pour aller là-haut : Vladimir Komarov, Apollo-1, Discovery, Columbia, incendie à bord, collision entre deux vaisseaux... Elle trouve son point d'orgue dans l'intelligence, la ténacité, l'engagement, le courage, l'inventivité, l'enthousiasme et le professionnalisme des millions d'hommes qui ont construit les vaisseaux, ainsi que des 486 hommes et femmes qui ont vécu, travaillé, dormi, tremblé... et rit aussi dans l'espace.

Que voulons-nous faire ?

Là, cela devient nettement plus flou. Parce que le temps des pioniers a laissé la place à celui des comptables - au point de tuer les sept astronautes de Columbia, en 2003, car le patron de la Nasa d'alors, Sean O'Keefe, n'avait pas voulu d'une inspection télescopique des dégâts au lancement de la navette parce que "ça coûtait trop cher"... Parce que sortir de son berceau ne fait plus partie des priorités de l'Humanité - trop occupée à tenter de résoudre les monstrueux problèmes qu'elle s'est elle-même créée... Parce que la notion même de risque s'est estompée derrière une vision pantouflarde du progrès - priorité à l'industrie, qui étire jusqu'au maximum les technologies issues des grandes avancées scientifiques du XIXe siècle... Parce qu'il vaut mieux continuer à faire ce que l'on sait faire, plutôt que de véritablement innover - l'ISS n'a pas appris grand-chose, depuis la station spatiale russe Mir... Parce que rentabilité, retour sur investissement et mondialisation ont classé les nations entre producteurs et consommateurs - et non plus entre inventeurs et constructeurs...

 

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Et pourtant, il y a tant à faire, tant à explorer, tant à découvrir. Surtout quand on sait  que la télésurveillance a permis de sauver des centaines de millions de tonnes de récoltes. Que l'avenir de nombreux peuples viendra du téléenseignement. Que depuis sa savane africaine natale, l'homme n'a cessé de se poser des questions et y a répondu. Et que 40 % des Américains sont toujours persuadés que la Terre est plate ! Pour paraphraser Carl Sagan (2), le grand astronome américain qui regardait sans cesse vers l'Univers : "Si nous n'y faisions rien, ce serait un beau gâchis d'espace, non ?".

Gagarine, Vostok, cosmonaute, R-7, Korolev« Toute ma vie est désormais devant moi comme une simple inspiration », a écrit Gagarine peu avant son lancement. Cette inspiration, dans tous les sens du terme, l'Humanité en a bien besoin aujourd'hui. Pour poursuivre l'immense aventure qui a débuté il y a 7 millions d'années, non pour la voir se terminer dans le cloaque qu'elle aura créé de ses propres mains sur son vaisseau spatial, la Terre.

Et pour cela, il faudra se ressourcer souvent dans le grand sourire d'un jeune homme né dans un pauvre village russe, si exceptionnel par le talent et si humain par le destin.

PHILIPPE  DAGNEAUX


(1) A lire : Gagarine, Vostok, Korolev, Columbia, R-7, planètes, Soleil, Mars, astronautique"Le rêve spatial inachevé"

Patrick Baudry - Philippe Dagneaux

320 pages, éditions Tallandier, 2001.

 

(2) "Cosmos", Carl Sagan - Ann Druyan, éditions Mazarine, 1981.

07/04/2011

Bernard Bigot : "Le nucléaire, une nécessité appelée à durer"

 Exclusif / L'administrateur général du CEA évoque l'accident de la centrale japonaise de Fukushima et la priorité donnée à la sûreté nucléaire en France.

Japon, Fukushima, nucléaire, réacteur, centrale, CEA, Bigot, interview, écologistes, Marcoule, De passage à Montpellier, pour le colloque « Chimie pour le nucléaire du futur » organisé par le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA), Areva et le Pôle Chimie Balard, Bernard Bigot (Photo : Stéphane Laveissière - service presse du CEA), administrateur général du CEA, analyse la catastrophe de Fukushima et braque le projecteur sur la sûreté, pilier fondamental du programme nucléaire en France.

Vous revenez du Japon avec le chef de l’État, qui a proposé les services des experts français. Comment s'est passée la réunion avec le Premier ministre japonais ?

Le président de la République lui a dit sa confiance et lui a rappelé que Fukushima était un problème mondial, non strictement japonais. Il a mis à la disposition du gouvernement japonais l'expertise française, notamment dans le domaine du traitement des eaux contaminées, dont le centre de Marcoule s'est fait une spécialité. Il lui a proposé également notre aide dans le domaine des scénarios de sortie de crise, de la robotique. Un discours très bien reçu. Naoto Kan a souligné que les conséquences de l'accident auront un impact durable, mais qu'il n'y avait pas de personnes suffisamment contaminées pour être hospitalisées en France. Il a accepté l'aide de la France.

Quelle est la nature de l'expertise française mise à la disposition des Japonais ?

Le CEA a développé des résines, qui capturent le césium et l'iode radioactifs en conditions hautement salines, c'est-à-dire dans l'eau de mer qui a servi à refroidir les réacteurs et les piscines de combustibles usés. Les données concernant ces résines (temps de synthèse, élaboration, cinétique, captation des zéolithes...) ont été envoyées au Japon pour évaluation et mise en œuvre. En ce qui concerne la décontamination des sols, nous avons proposé des polymères, qui absorbent le matériel radioactif superficiel. De même, nous avons suggéré la phytoremédiation, avec des plantes qui accumulent les radionucléides dans leurs racines puis sont traitées pour élimination. Enfin, au moment où M. Kan a accepté l'offre française, le président de la République lui a proposé cinq experts faisant partie de la délégation française. Le premier moment de surprise passé, les experts ont été intégrés immédiatement à la cellule de crise du gouvernement japonais.

Pourquoi les Japonais ont-ils mis tant de temps à accepter un appui extérieur ?

Japon, Fukushima, nucléaire, réacteur, centrale, CEA, Bigot, interview, écologistes, Marcoule,Je pense que les autorités japonaises ont cru pouvoir maîtriser seules le problème. Elles ont été très imperméables aux offres d'entraide, même avec l'Agence internationale de l'énergie atomique, qui leur avait proposé une telle coopération. A présent, ils ont vu qu'ils ne pouvaient s'en sortir seuls.

Quels sont les premiers retours d'expérience sur la catastrophe de Fukushima ?

D'abord, il faut souligner que les réacteurs en eux-mêmes et leurs bâtiments ont fait parfaitement preuve de leur robustesse par rapport au séisme initial, puis au tsunami qui a suivi. Les marges de sécurité – les réacteurs ont résisté à un séisme de magnitude 9 sur l'échelle ouverte de Richter, avec une accélération de 0,3 g, alors qu'ils avaient été calculés pour un magnitude 7 Richter – ont montré là leur pertinence. D'autre part, en examinant les données japonaises, il apparaît que l'accident nucléaire en lui-même était évitable.

Parleriez-vous de nouvelles négligences de Tepco, l'opérateur industriel des réacteurs ?

Non, même si certains faits antérieurs ne parlent pas en sa faveur. La robustesse face à des enjeux de sûreté repose sur un concept, mais aussi sur une organisation, une formation profonde des personnels, une compétence et une expertise. Il faut absolument préparer les acteurs locaux à réagir, à prendre les bonnes décisions au bon moment face à des événements exceptionnels.

Pouvez-vous nous donner un exemple prouvant ce manque de préparation ?

Japon, Fukushima, nucléaire, réacteur, centrale, CEA, Bigot, interview, écologistes, Marcoule,Au moment où les pompes, qui apportent l'eau de refroidissement aux réacteurs, ont été déstabilisées ou mises en panne par les effets du tsunami, les responsables sur place disposaient de 6 à 24 heures pour réagir. Au moment des événements naturels, les réacteurs se sont mis en sécurité automatiquement. Un réacteur à eau bouillante voit alors sa puissance thermique passer de 1 500 ou 2 000 MW (mégawatts, NDLR) à 3 MW en 12 heures. Ce qui veut dire qu'il n'y a plus besoin que de lui apporter 3 m3 d'eau par heure pour le contrôler. Or, cela n'a pas été fait.

Il y a donc eu un empilement de causes et d'effets...

Exactement. Les combustibles usés ont besoin d'un refroidissement constant, sinon leur température monte jusqu'à 2 000°C. La vapeur d'eau est réduite (fractionnée, Japon, Fukushima, nucléaire, réacteur, centrale, CEA, Bigot, interview, écologistes, Marcoule,NDLR) par cette haute température en hydrogène et en oxydes métalliques en poudre. Ce qui donne des produits de fission gazeux, qui ont pollué l'atmosphère. Les Japonais ont ouvert volontairement des vannes de dégazage, alors que l'hydrogène s'accumulait dans l'atmosphère d'azote (gaz inerte, NDLR) du bâtiment réacteur. Là, ils ont « oublié » que l'hydrogène est un gaz qui se diffuse par le moindre interstice et qui est très léger. Et lorsque ce gaz se concentre à 3 ou 4 %, il explose seul. Ce qui a entraîné l'explosion brisante du bâtiment 1, dont les débris ont endommagé gravement le bâtiment 3, qui a lui-même explosé plus tard. Ils n'avaient pas tiré les enseignements du bâtiment 1.

Que diriez-vous des jours qui vont venir à Fukushima ?

Je dirais que je suis raisonnablement, prudemment optimiste.

La France compte 58 réacteurs en exploitation. Que répondez-vous aux écologistes, qui exigent de sortir du nucléaire ?

On ne fait pas du nucléaire par plaisir, mais pas nécessité. Et les raisons qui ont amené au développement du nucléaire en France et dans le monde n'ont pas été modifiées depuis Fukushima. L'une des principales est la dépendance en matière de fourniture énergétique. En 2003, la facture en pétrole de la France était de 23 milliards d'euros, ce qui veut dire que chaque Français travaillait 19 jours pour que notre pays puisse payer son pétrole. En 2008, lorsque le baril est monté jusqu'à 147 dollars le baril, la facture est montée à 52 milliards d'euros : chaque Français a dû travailler 58 jours pour l'acquitter, c'est-à-dire 25 % de son temps de travail ! Le prix en est donc insupportable, de même que pour le risque climatique, alors que ces ressources fossiles sont limitées dans le temps. Et dans les 20 ou 30 prochaines années, bien d'autres pays seront confrontés à ce choix.

N'y aurait-il donc aucune ouverture possible vers les énergies dites renouvelables ?

Japon, Fukushima, nucléaire, réacteur, centrale, CEA, Bigot, interview, écologistes, Marcoule, éoliennes, off shoreNos sociétés ont besoin d'un moyen de production massif d'électricité pour permettre le développement des énergies renouvelables. Le CEA investit une part de plus en plus importante de son budget dans la recherche et développement de ces autres énergies. Le gros problème est leur intermittence, par comparaison avec la permanence de la production nucléaire. Le solaire ne fournit de l'électricité que durant 20 % de son temps et l'éolien 25 %. A cet égard, examinons l'exemple allemand. L'Allemagne dispose ainsi de 30 000 éoliennes, dont beaucoup offshore (au large des côtes, NDLR). Si l'on coupait les centrales nucléaires et autres (fioul, charbon), en cas de black-out comme il est advenu parfois aux Etats-Unis, il faudrait 3 semaines pour les reconnecter aux réseaux ! Et que faire pendant ce temps ? L'espoir réside tout de même dans une rupture technologique majeure, qui permettrait de résoudre le problème immense du stockage de l'électricité.

Est-ce à dire que l'avenir ne peut être pavé que de réacteurs nucléaires, avec la Génération III en construction (EPR) et la Génération IV après le milieu de ce siècle (sodium, très haute température, sels fondus, gaz...) ?

Quand la population humaine se montait à un milliard d'habitant – il n'y a pas si longtemps, c'était en 1850 –, la biomasse (bois, charbon) et la production alimentaire locales suffisaient amplement à assurer tous les besoins. Avec 7 milliards d'êtres humains et bientôt 9 milliards dans peu de décennies, la solution ne se conçoit que dans des moyens de production massifs, que ce soit en énergie, en alimentation, en industrie.

Pourtant, selon les écologistes, le nucléaire est frappé au sceau du risque maximal ?

Il n'existe pas de technologie sans risque zéro. Le risque minimal, donc la sûreté, provient de la conception, ainsi que de la formation des hommes qui assument ces responsabilités. Pour revenir à Fukushima, il faut disposer d'organisations robustes, avec des décideurs très bien formés et des moyens prépositionnés. Nous travaillons justemenJapon, Fukushima, nucléaire, réacteur, centrale, CEA, Bigot, interview, écologistes, Marcoule,t sur le prépositionnement, bien en dehors des enceintes nucléaires, de moyens (eau, électricité par générateurs) qui nous permettront de réagir aux urgences, qu'elles soient naturelles ou artificielles. De plus, il faut former encore mieux les ingénieurs et techniciens, un peu comme dans les programmes d'entraînement intensifs sportifs.

Disposons-nous en France de cette sûreté ?

Chaque année, une dizaine d'exercices (terrorisme, accidents naturels ou artificiels), aux scénarios inconnus des acteurs, sont diligentés en France, sans compter deux milliers de contrôles exercés par l'Autorité de sûreté nucléaire. La sûreté est le pilier fondamental de l'activité nucléaire, c'est un impératif absolu. Nous ne faisons pas du nucléaire par plaisir, mais par nécessité.

 

Propos recueillis par

PHILIPPE DAGNEAUX

pdagneaux@midilibre.com

29/03/2011

Au péril des pesticides

chimie, pesticides, Marie-Monique, Robin, livre, film, Arte, enquête, journalisme d'investigation, club presse"Le scandale des pesticides, lorsqu'il éclatera, sera au moins aussi important que celui de l'amiante".

Marie-Monique Robin est sûre d'elle, après plus de deux ans d'enquête à pister les pesticides, ces "produits miracles" de l'agriculture industrielle, qui ont soi-disant permis aux agriculteurs de nourrir le monde. Las : plus d'un demi-siècle après leur introduction à hautes doses dans nos prairies et nos potagers, les pesticides montrent un bilan pour le moins négatif... sauf pour les industriels de la chimie, évidemment.

La journaliste d'investigation sait de quoi elle parle. Fille d'agriculteurs, elle a vu deux membres de sa famille être malades de ces produits chimiques, censés rendre la nourriture plus saine et plus contrôlée, notamment contre les ravageurs (insectes, germes...). Son père lui-même a épandu ces pesticides durant la plus grande partie de sa vie professionnelle.

Elle en a parlé à près de 200 personnes, réunies ce soir à la salle Pétrarque, à Montpellier. Elle y avait été invitée par le Club de la Presse Montpellier-Hérault-Languedoc-Roussillon, en partenariat avec la librairie Sauramps.

chimie, pesticides, Marie-Monique, Robin, livre, film, Arte, enquête, journalisme d'investigation, club presseA présent, Marie-Monique Robin lève le voile sur les absurdités, les dissimulations et les à peu près des industriels et des autorités censées les surveiller ou les réguler. Dans son nouveau grand reportage - qui a débouché sur un film et sur la publication d'un livre, au titre évocateur : "Notre poison quotidien" (1) -, elle met également en lumière le danger même posé par ces produits chimiques hautement toxiques pour la plupart. "Cancers de divers types, obésité, maladie de Pakinson, maladies dégénératives du système nerveux, empoisonnement des urines des enfants" : la liste est longue de leurs méfaits, de leurs dégâts.

Son enquête a mené la consoeur au sein des instances régulatrices de l'OMS (Organisation mondiale de la santé). Elle y a appris avec stupeur que sur les milliers de molécules disponibles dans l'industrie, seules quelques centaines ont été testées au niveau de leur toxicité ! Et encore, une par une, alors que les champs du monde entier sont littéralement contaminés par des cocktails de ces molécules. De plus, le concept de dose journalière acceptable (DJA), c'est-à-dire la dose d'une molécule que l'ont peut respirer ou ingérer chaque jour sans être malade, ne repose sur aucune base scientifique sérieuse. Mais la DJA fait les beaux jours de l'industrie chimique depuis 1961, tout en permettant à l'OMS de trouver un excellent prétexte derrière lequel se retrancher...

La situation est très sérieuse. La France est le troisième consommateur mondial de pesticides phytosanitaires, c'est-à-dire destinés aux plantes. A la main, par tracteurs, avions ou hélicoptères, des millions de tonnes de ces produits chimiques sont épandus chaque année partout en terre de France, avec des résultats bien moins mirobolants que ceux avancés par l'industrie. Par exemple, bien des insectes se sont adaptés à ces toxines chimie, pesticides, Marie-Monique, Robin, livre, film, Arte, enquête, journalisme d'investigation, club presseartificielles - par la bonne vieille loi de l'évolution -, ce qui oblige les agriculteurs à augmenter les doses. Le même échec cuisant que pour le DDT, qui a fini par être interdit.

Les méthodes alternatives existent (2), souvent depuis des siècles, pour faire face aux ravageurs des plantations. Mais ces remèdes souvent simples, naturels et surtout peu coûteux, gênent pas mal de monde. Un jardinier professionnel breton en a eu l'illustration l'an dernier. Il avait lancé un site internet, sur lequel il enseignait les recettes traditionnelles à base d'herbes. Il a dê le fermer : l'industrie chimique avait porté plainte contre lui pour "concurrence déloyale" et l'Etat l'avait assigné en justice parallèlement pour "exercice illégal de la chimie" ! Quand on parle de conflits d'intérêts...

Le film de Marie-Monique Robin a remporté un énorme succès lors de sa diffusion sur Arte, la meilleure audience depuis la création de la chaîne... Le livre, qui fait suite à celui qu'elle avait consacré au "Monde de Monsanto" il y a trois ans, est dense, très documenté. Du vrai travail de journaliste.

Ce qui prouve que le journalisme d'investigation, concernant des sujets de société aigus et impliquant toute la population, a encore de beaux jours devant lui. C'est un journalisme de qualité, qui intéressera toujours les lecteurs-auditeurs-téléspectateurs-internautes, car il parle de la vie quotidienne et décrypte les dangers sournois de nos sociétés dites modernes et avancées.

 

(1) Pour en savoir plus, le blog de Marie-Monique Robin sur les pesticides : http://robin.blog.arte.tv/category/notre-poison-quotidien/

(2) Lire le livre du Cemagref et de l'Inra : "Pesticides, agriculture et environnement - Réduire l'utilisation des pesticides et en limiter les impacts environnementaux", ouvrage collectif, 134 pages, éditions Quae, mars 2011.

27/03/2011

Fukushima-1, calvaire et cauchemar nucléaires (2)

 Que faire du site de Fukushima Daiichi ? Peut-on encore protéger les populations de ses émanations ? Comment vivre à quelques centaines de kilomètres d'une Hydre nucléaire ?

Là aussi, il faut être net : la centrale est condamnée.

Japon, Fukushima, nucléaire, réacteur, centrale, techniciens, combinaisonsElle demeurera une verrue nucléaire pour les siècles qui viennent. Ou au moins pour les prochaines décennies, selon les experts les plus optimistes. Lorsque le refroidissement sera à nouveau opérationnel – ce qui est loin d'être fait –, que les piscines seront débarrassées de leurs barres pour être retraitées à La Hague – ce qui va faire encore hurler écologistes –, que les cuves des réacteurs seront obturées définitivement – un autre grand défi technique –, viendra le temps de l'encapsulation des réacteurs. Comme à Tchernobyl, chaque bâtiment sera enfoui (y compris par en-dessous) dans un « sarcophage » en acier et béton, afin que la radioactivité y demeure piégée.

Les 3,5 km2 du site de la centrale, sur les 377 944 km2 que compte l'archipel, seront donc définitivement interdits à toute activité autre que de surveillance-sécurité. Mais si l'on inclut la « zone évacuée », d'un rayon d'environ 30 km autour de la centrale, on parvient à près de 1 400 km2 interdits (1). Or, seuls 22 % du territoire sont habitables, soit 80 500 km2, le reste du pays étant occupé par des montagnes (2). Avec une densité moyenne de population de 339,7 habitants par km2, on devine immédiatement l'ampleur des dégâts.

Japon, Fukushima, nucléaire, réacteur, centrale, techniciens, combinaisonsCe n'est pas tout. L'air et l'eau se chargent progressivement en particules radioactives, l'eau du robinet de Tokyo – à 350 km de Fukushima – devenant impropre à la consommation pour les bébés. De même, poissons et légumes verts présentent des taux de contamination en augmentation depuis plusieurs jours – sans compter les destructions occasionnées par le tsunami du 12 mars dernier. A long terme, ces particules seront précipitées dans la terre par les pluies. Et des éléments présents seulement dans des réacteurs nucléaires, comme l'iode 131 ou divers isotopes du césium, vont déterminer l'avenir de ces populations, ainsi que de leurs territoires.

Prenons l'exemple du césium 137 (137Cs), qui conditionne principalement le niveau d’exposition à long terme des populations. Ce radioélément est à l’origine d’une irradiation externe, du fait des rayons gamma qu’il émet, et d’une contamination interne quand il est ingéré, car il émet également des rayons bêta (3). La demi-vie (ou période) du 137Cs est de 30 ans, c'est-à-dire qu'il perd la moitié de sa radioactivité au bout de 30 ans. Mais des mesures en Belgique, depuis Tchernobyl, ont montré que la quantité de 137Cs ingéré dans le corps a décru bien plus vite que la décroissance radioactive naturelle. Ce qui est une bonne chose. En revanche, pour le 135Cs, les valeurs sont bien pires : sa période est en effet de 2,3 millions d'années !

Le Japon devra donc s'habituer à ne plus pouvoir compter sur une partie de son territoire, jusqu'ici riche de terres cultivables et d'usines diverses. Il devra vivre avec ces six monstres plus ou moins endormis, comme les Ukrainiens se sont habitués à exister à l'ombre de la centrale de Tchernobyl. Les politiques et les industriels devront redistribuer les cartJapon, Fukushima, nucléaire, réacteur, centrale, techniciens, combinaisons, réfugiéses de l'activité économique, en fonction des besoins de la mondialisation et des déplacements de population. Les Etats-Unis ont pu absorber l'exode qui a suivi l'ouragan Katrina, en Louisiane en septembre 2005, grâce à leur immense territoire (9,629 millions de km2). Le problème sera bien plus complexe sur l'archipel nippon, avec 170 000 personnes déplacées et précarisées depuis deux semaines.

L'une des grandes chances du Japon est d'être un pays hautement technologique. Ces capacités lui permettront donc d'affronter le futur pour le moins nébuleux qui se présente à lui. Et qui dépasse déjà ses responsables politiques.

D'ici à 25 ou 30 ans, des gens braveront les interdictions et rentreront chez eux. Comme ces rescapés ukrainiens qui, 25 ans après Tchernobyl, reviennent actuellement dans leurs maisons, mangeant leurs légumes contaminés bien au-delà des doses limites, respirant un air chargé de particules radioactives. Peu leur importe : tous ces « revenants » sont septuagénaires ou octogénaires. Après un quart de siècle d'exil intérieur, autant finir sa vie dans son logis.

Les Japonais, eux, seront toujours tiraillés entre leurs devoirs et leur espoir.

 

(1) Ce n'est pas une erreur de calcul. La zone de 30 km de rayon s'étend en effet sur une surface de 3,14 * r2, soit 2 826 km2. Mais, la moitié de cette superficie est occupée par l'océan...

(2) En France, cela reviendrait à déclarer inhabitable le département des Landes !

(3) Tous ces rayons sont dits ionisants, car ils modifient les éléments chimiques composant les entités biologiques, tout en cassant la structure de l'ADN.